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Lettre de démission adressée à la direction du Département des muses (cci : les autres muses)


Cci : À toutes les muses qui ont passé le cap de quarantaine (l’âge de l’invisibilisation, mais aussi celui du pouvoir ultime), ceci est pour vous mes chères. Peut-être que, vous aussi, souhaitez donner votre démission au département des muses.   

 

Cher directeur des muses (alias Apollon),

 

On me dit souvent que je suis « inspirante ». C’est le summum du compliment, celui qui me drape dans une lumière dorée et qui, normalement, devrait me faire danser langoureusement à dix centimètres du sol. Être une Muse, c’est tellement extra : on devient le paysage mental de l’autre, une sorte de station-service poétique où l’on vient faire le plein de sens gratuitement avant de repartir dans sa propre vie, le réservoir d’enthousiasme bien rempli.

 

Mais cher directeur, j’ai essayé de payer mon épicerie avec l’inspiration que je procure aux autres et de régler mon compte d'Hydro avec le foisonnement de leur développement personnel et de leur carrière. Étrangement, le système n’accepte pas encore la monnaie de l’inspiration. J’ai bien essayé, mais je vous assure,


tout le monde refuse ma devise!

 

J’ai même tenté d'inscrire mes « heures d'inspiration » sur la feuille de temps que vous m’avez fournie, mais le département de la comptabilité ne trouve pas le code de projet pour « Rallumage du feu créateur chez les autres ». J'ai demandé un remboursement de déplacement pour mes envolées lyriques que vous aimez tant, pis on m'a répondu que Pégase n'était pas un véhicule de fonction reconnu par Revenu Québec.



 

La Muse est supposée flotter dans une robe blanche vaporeuse jubilant à l'idée d'éveiller la création de l’autre. C’est parce que, dans l'imaginaire collectif, la Muse ne mange pas et ne gère pas d'ados en crise. Elle se prélasse dans un tableau de la Renaissance sur lequel les autres projettent leurs rêves.


Mais, cher directeur des muses, moi j’ai de la terre sous les ongles, des TACHES sur mon coton ouaté et je calcule mes bourses de création en sacrant contre mon ficher Excel depuis que l’inflation (économique, pis celle de la faim de mes ados) ont fait vertigineusement grimper ma facture d’épicerie. On ne peut pas être à la fois l’ÉGÉRIE et CELLE QUI POUSSE LE PANIER CHEZ MAXI. Et la lumière dorée jure terriblement avec le néon des rayons de ce temple maudit.

 

Voilà le paradoxe du travail fait à votre département depuis des années, un labeur que vous m’aviez pourtant présenté comme l’œuvre la plus vertueuse. L'enjeu est que vous voulez bien de ma lumière, mais vous vous étonnez que l’entretien du phare demande du carburant pour obtenir vos applaudissements sur ma rive. Vous voulez que je sois une prêtresse du soin, mais vous vous attendez à ce que le care soit un acte de charité permanent.

 

Monsieur le directeur, je vais vous dire une chose : la Muse n'existe pas, parce qu’elle appartient à celui qui la regarde. En voyant la carrière d’autres muses, j’ai bien vu qu’elles disparaissaient passé le cap de la quarantaine. On ne regarde pas les muses dont le drapé s’est fripé. Elles sont devenues de simples fonctions. Elle ne sont là que pour rassurer, pour éclairer, pour apaiser les systèmes nerveux des nymphettes de passage et pour que les Apollon de ce monde rayonnent en promettant de les protéger.


Mais qui s'occupe de la vibration de ces muses matures quand elles RÉPARENT LE MONDE et que leur compte est dans le rouge (le rouge de leur FEU que les autres s'approprient)?



Oh, je vous ai vu venir avec votre offre de permanence, mais je sais trop bien le halo doré n’est rien d’autre qu’une cage (qui n’est même pas dorée!). Pour une fille qui a donné sa démission à la Ville de Montréal le jour de sa permanence, démissionner de votre département aujourd'hui n’est pas une grande épreuve. Je n’ai qu’à descendre du piédestal (il y avait trop de poussière et pas assez de place pour mes bottes à cap de toute manière) et fermer le "MUSÉE DES ÉPIPHANIES" au grand public.

 

Des muses matures, on attend une sorte de sagesse gratuite. Comme si, après avoir survécu aux tempêtes, notre rôle était de devenir un banc de parc public où tout le monde peut venir s'asseoir pour épancher sa misère et retrouver son espoir. C'est la pauvreté de la muse : être riche d'expérience, mais traitée comme un lieu commun dont on ne paie jamais le loyer.


Les loyers des muses sont chers, eux aussi, vous savez!


Et notre travail est franchement risqué.


Monsieur le directeur, j'ai tenté de négocier une prime de risque pour mes interventions en terrain glissant (celui de l'ego de mes protégé-es), mais on m'a dit que l'EXTASE CRÉATIVE était mon fond de pension. Je suis épuisée de ma propre extase, faut le faire! Si vous saviez... Apparemment, l'assurance collective des muses ne couvre ni la tendinite due au remplissage de demandes de bourse, ni l'épuisement professionnel lié au port constant d'un halo de lumière de tant de watts. C'est très énergivore, un halo, et ça n'aide pas à dormir.


Alors, avant de déclarer le burn out généralisé au sommet de l’Olympe, je tire ma révérence!

 

Mais ce n'est pas tout! Laissez-moi vider l'entièreté de mon escarcelle sacré. Elle est remplie vos attentes non formulées.


Lorsque, encore toute jeune, j'ai signé mon contrat de Muse, vous m’aviez certifié que le soin et l'empathie étaient les clés de ce monde en devenir. Mais j'observe que ceux et celles qui réussissent le mieux ne s'encombrent d'aucune reconnaissance. Moi qui ai passé ma vie à honorer les SOURCES, je me demande: à quel moment le travail de l'ombre est-il devenu un effacement volontaire? La vérité est que le monde s’est transformé en une foire aux vanités et que les muses sont les premières à en être affectées.



 

Alors, je quitte mon poste de Muse éthérée pour me matérialiser dans toutes les imperfections de ma réalité. J'ai même envie de déclarer :


Fini le temps où les muses matures donnaient leur matière grise et éthérée aux autres. Désormais, LES MUSES VEULENT CRÉER LE MONDE.


Je vous rends donc ma lyre et mon carnet de notes gratuites. Je récupère ma pelle, ma guitare et le clavier de mon ordinateur. Dorénavant, si vous avez besoin de moi, cher directeur, sachez que j'ai un lab de création spécialisé, avec une tarification horaire, des taxes applicables et une expertise réelle en


résonance du vivant.


Je ne suis pas là que pour vous inspirer ou pour vous écouter, mais je peux marcher à vos côtés si vous avez envie de m'aider à matérialiser mes inspirations en mon propre nom. Par contre, ce sera en bottes à cap et non pieds nus. Le territoire est vaste, et j'édifie des piliers pour un monde plus juste, pas des autels de recueillement.


Pattie 😇👼

 

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