Whatever the fuck is going on : la valeur des visages sédimentés
- Paule Mackrous
- 7 mai
- 5 min de lecture
Je me suis levée ce matin avec un drôle de feeling : celui d'avoir bientôt 46 ans. Un chiffre qui, dans l'écosystème social ressemble parfois à une date de péremption. En recherchant une résidence d’écriture cette semaine, je me suis heurtée au mur poli du mot RELÈVE. Partout, ce mantra :

Comme si, après cet âge, la création devenait un luxe ou une anomalie, à moins d’être déjà une icône figée dans le marbre des

C'est-à-dire : déjà morte. À croire qu'entre la résidence de la relève et la résidence pour personnes âgées, il n'y a... rien pantoute. Apparemment, ces dernières sont les seules résidences qui m'attendent (lol).
J’ai regardé les visages des lauréates d’autres résidences qui n’imposaient pas un âge maximal : la jeunesse féminine y est célébrée non pas comme une promesse, mais comme une exigence de conformité. Et qu’on ne s’y trompe pas : je ne m'en prends pas aux jeunes femmes, au contraire. Je les aime, j’enseigne pour elles, et je sais qu’elles héritent d’un monde en ruines. Mais je suis révoltée, pour elles comme pour les plus âgées, par cette pression de devoir "tout accomplir" avant de périmer.
J'en parlais récemment à une connaissance qui a tenté de nuancer : « Mais non, regarde, il y a telle écrivaine, et puis telle autre artiste... » en comptant sur ses doigts. Je l'ai arrêtée tout de suite :
Si on peut les compter sur nos doigts, on n'est pas sorties de l'auberge !
Si on doit chercher des modèles comme des aiguilles dans une botte de foin, c’est que le système est bel et bien verrouillé.
Entendez-moi bien : à 46 ans, après avoir publié, enseigné, et construit une pensée qui m'appartient, je ne cherche certainement pas à ce qu'on me "donne" une chance : j'en ai déjà saisi plusieurs. Je cherche à ce qu'on arrête de faire comme si l'intelligence et la créativité des femmes se fanaient en même temps que le collagène.
Être jeune n'est pas une prouesse. Ce n’est pas un accomplissement, c’est un passage biologique. Pourtant, la société s'y accroche comme à la seule monnaie d'échange valable pour « être vue ». Mais en fait, non. Comme je l’écrivais dans mon Manifeste céleste :
Je veux dire, dans l’échelle de valeurs, avoir l’air jeune, c’est mieux que d’avoir l’air vieux. C’est comme ça, ça ne se discute même pas. Quelle idée tordue que cette équation entre la jeunesse, la beauté et la valeur ! Cette jeune beauté qui ne nous permet pas d’exister complètement en dehors de celle-ci, ni à travers celle-ci d’ailleurs, parce qu’elle fait écran à un véritable pouvoir, à celui de la collectivité : quel cul-de-sac ! La jeune beauté, une clé qui ouvre des fenêtres, mais pas la moustiquaire.
Quand j'étais (considérée) jeune, je voyais déjà ces prédateurs de fraîcheur arriver à cent mille à l'heure ; je m'en éloignais, car je savais que ce n'était pas moi qu'ils regardaient, mais un reflet temporaire pour masquer leur propre honte avec une fierté illusoire et, disons-le, complètement pathétique. Mais qu’est-ce qu’ils sont

que je me disais. Il n'est jamais trop tard pour le dire, mesdames! ;-)
Puis, il y a quelques minutes, je suis tombée sur ces mots de Billie Eilish :

Certains diront : "Facile à dire quand on est jeune et belle comme elle". Je leur répondrai que je disais la même chose il y a vingt ans et que je l’écrivais dans mon Manifeste céleste, il y a cinq ans. La révolte contre l’âgisme n'est pas un dépit de "vieille", c'est une lutte de femmes intègres, peu importe l’âge, contre une forme de violence systémique faite aux femmes. Nous effacer, nous forcer à l'invisibilité (je n'en suis pas là, mais je vois bien ce qui se passe), c'est une

« On dirait que je n’existe plus », me disait une amie de cinquante ans, pas d’enfants et pas de partenaire. Quand les gens se demandent « où allons-nous quand nous mourrons ? », moi, ce que je me demande, c’est plutôt « où allons-nous quand nous vieillissons ? ». Quand la lumière se tourne vers les plus jeunes géné- rations, quel est le monde dans lequel nous entrons ? Comment on fait pour offrir notre legs, la fondation des prochaines générations, si l’on n’existe plus ? Soit on pleure notre amertume, soit on devient « spirituelles », parce que tout ça se passe à l’intérieur, qu’on se dit, comme si c’était déjà notre heure. Ou peut-être qu’on devrait crier, toutes ensemble, sur la place publique, au risque de se faire traiter de «crisse de vieilles folles» comme pour ranimer Huguette Gaulin qui s’est mise en flamme:
«VOUS AVEZ TUÉ LA BEAUTÉ DU MONDE ! » (extrait de Manifeste céleste)
Et que dire de l'injonction à la vitesse et à la nouveauté? Je revendique pleinement ma nouvelle lenteur. Nos oublis, nos silences, nos corps qui marquent le temps sont des ancres nécessaires. Ce matin, j'ai cru un instant qu'il était trop tard. Mais en regardant mon visage (ce visage qui contient mes réflexions, mes luttes, mes deuils et ma magie du bord du fleuve), j'ai compris que le temps n'est pas un compte à rebours. C'est une accumulation de puissance qu'on ne veut pas voir. Parce qu'une puissance ne cherche pas à plaire. Elle est, c'est tout.
La poète Sonya Renee Taylor écrit que, pour vivre dans un monde sans oppression ni injustice, il faut apprendre à aimer tous les corps : « les iniquités et les injustices reposent fermement sur notre réticence à exalter la vaste magnificence du corps humain». […] Il faut aimer les corps, coûte que coûte, pour cesser d’utiliser nos corps pour PLAIRE aux autres, plutôt que pour ÊTRE ensemble. Des corps vus du dehors plutôt que vécus de l’intérieur. Des corps «découpés en morceaux», comme l’écrit Rosalie Lavoie, plutôt que des corps qui nous unissent. (Extrait du Manifeste céleste).
Nous ne sommes jamais en retard. Nous ne sommes jamais des ressources périmées. Nous sommes dans le temps juste de notre propre maturation. Et puisque les structures actuelles ne savent pas quoi faire de cette profondeur, je songe à inventer la mienne, à créer une résidence pour les muses démissionnaires en Gaspésie, dans une grande yourte face au large. Un espace où le visage marqué par le temps n'est pas seulement accepté, il est obligatoire.
Parce qu'il est temps de dénoncer cette débilité collective qui refuse de voir la beauté comme la valeur dans ce qui est sédimenté. Un visage qui a vécu, c'est une géographie sacrée.
"Whatever the fuck is going on out there right now" needs to




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