La grammaire de l'écotone
Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Il y a une préscience que je n’apprends que sur la plage, à marée basse. C’est le moment où le retrait de l’eau dévoile la possibilité d'une écriture fragile avec des fragments de coquillages polis, des morceaux de verre dépolis par le sel, des tiges d'algues séchées et des pierres lissées. Pour l'œil d’historienne de l’art, ce sont les fragments d’une archive, celle du fleuve.

La semaine dernière, j'ai délaissé mon mode productivité pour redécouvrir celui de l'attention. J’en parle comme si la productivité et l’attention étaient des opposées. En fait, ma productivité est toute liée à mon attention qui n'est rien d'autre qu'un recentrage. J'ai ramassé ces petites choses de la mer et je les ai déposés sur du bois flotté ou du bois brûlé, en cherchant l'équilibre de leurs affinités silencieuses. J'appelle ça un exercice de "grammaire sensible" : comment agencer ce que la mer a rejeté pour en faire une phrase-image qui a du sens?

Je ne sais pas pourquoi certains éléments vont bien ensemble pour moi, à ce moment précis. C'est une question de pure vibration, on dirait. Ce jour-là, rassemblés, les petites choses devenaient plus résonnantes. Je déplace une petite chose par-ci et une autre par-là, j'ajuste une brindille et devant l'équilibre trouvé, je me dis : « C’est ça ! ». C’est cette résonance-là que je cherchais, sans savoir que je la trouverais.

C’est aussi comme ça que j’entrevois l’écriture. C’est de cette manière que je procède : je ramasse des idées, des mots ou des images et je cherche l'endroit exact où ils s'accordent dans mon livre. Je ne sais pas si le sens précède la vibration, mais en tout cas, je ne les sépare pas.
Dans mon atelier infini qu’est l’écotone aujourd'hui, les vagues qui s'avancent de plus en plus vers mes écritures m'apprennent à me libérer de l'illusion de la permanence. Comme je l'écrivais dans le chapitre "Tout ce qu'il me reste est une histoire" de mon dernier livre Les incorporelles,
Non seulement, par cette pratique, le paysage devient un lieu, mais je m’y confonds aussi [...]. Mon lien avec la plage où je crée est corporel et mon engagement envers le lieu, comme avec les communautés de vivants humains ou non humains qui l’habitent, le traversent ou le chérissent, est éternel.
Sur la plage, je ne cherche qu'à faire advenir un événement, entendu comme "quelque chose qui arrive et qui a de l’importance pour quelqu’un".




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