Se libérer des murs : retour sur le projet pilote des Promenades arboricoles littéraires de juin
- Pattie O'Green (aka Paule Mackrous)
- il y a 1 heure
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Je me souviens encore de ma toute première conférence en histoire de l’art : L’œuvre d’art, l’empreinte d’un parcours. À l'époque, j'étais fascinée par ces artistes - Marina Abramović, Janet Cardiff ou Nancy Holt - qui utilisaient la marche comme un rituel esthétique pour s’ancrer dans un lieu ou générer des fictions. Le parcours y devenait, par le regard de l'artiste, une œuvre in situ.
C’est dans cette filiation, croisée avec mes connaissances en foresterie et en horticulture, qu'est née la formule de la Promenade arboricole, l'activité fondatrice de mon entreprise Cœur d'épinette. Même si je n’en offre plus qu’à l’occasion, elle demeure le socle de ma posture : une expérience à la fois esthétique et sociale qui passe par l’observation sensible des arbres et du paysage construit.

Écouter le territoire par la promenade arboricole, c’est aussi reconnaître que chaque lieu est habité et marqué par des récits qui nous précèdent. C’est une pratique décoloniale qui embrasse la complexité de l'histoire et qui cherche sa justesse. Par le partage, ces marches deviennent des espaces pour consolider la communauté et cultiver une résonance éthique avec les milieux que nous traversons.

En ce mois de juin, j'ai poussé cette démarche vers la littérature en créant un projet pilote : la Promenade arboricole littéraire en collaboration avec les Maisons de la culture de la Ville de Montréal. Le projet est né d'une belle reconnexion : c'est Wissam Yassine, agent de développement pour les Maisons de la culture, qui est venu vers moi. Nos chemins s'étaient croisés quelques années plus tôt au sein du collectif Solon, alors que j'y menais un projet de Promenade arboricole collective.
Déconstruire et enrichir notre rapport à l'arbre
Le cœur de la démarche reste le même : décortiquer notre lien à l'arbre pour y superposer la science botanique, les données scientifiques et la richesse des usages culturels ou médicinaux. Mais cette fois-ci, mes axes de prédilection (comme la justice environnementale, l'écologie queer ou l'écoféminisme) n'étaient pas abordés de front; j'ai choisi de les faire vibrer et de les explorer plus particulièrement à travers le prisme de la littérature et de l'imaginaire. Faire de la marche en nature urbaine une expérience littéraire vivante, ponctuée de lectures à voix haute et d'ateliers d'écriture de nature.

Pour accompagner les participant.es, j'ai conçu un cahier de route truffé de citations d'auteurs et d'autrices au sujets des arbres que nous allions rencontrer.

Le parcours intégrait également des lectures de mes propres ouvrages (Manifeste céleste, Les prophéties de la Montagne, Les incorporelles). Les exercices d'écriture en plein air visaient à ouvrir les canaux de la perception, à développer la réciprocité et la connexion directe avec le vivant.

Enfin, pour que le quartier vibre au cœur de la marche, j'ai utilisé des récits citoyens. Avant chaque promenade, j'ai déposé des cartes postales dans les boîtes aux lettres du voisinage pour recueillir leurs souvenirs et leurs relations avec leurs arbres de rue.


Chaque parcours se fermait ensuite par la voix d'un auteur ou d'une autrice autochtone, pour nous ancrer définitivement dans la vérité du territoire.

Voici le récit de ces trois escales de juin.
1. Sud-Ouest : L'épinette-refuge et la Grande Paix
En collaboration avec la Maison de la culture Marie-Uguay

Notre premier itinéraire nous a menés à travers les rues résidentielles jusqu’au parc des Métallos. La météo a viré d'un seul coup! La pluie intense s'abattant sur nous, nous avons trouvé refuge sous les branches protectrices d'une épinette du Colorado. Ce fut le décor parfait pour se poser, écrire, et écouter les extraits du conte Sous les branches du pin blanc de l'écrivaine Uashteskun : une histoire d'amour épistolaire et à sens unique se déployant à l'époque de la Grande Paix de Montréal. Les mots de l'autrice ont résonné fort sur le sol de Tiohtiá:ke et dans le cœur des participants et des participantes.

2. Cimetière Mont-Royal : Compartimentation et poésie des épitaphes
En collaboration avec la Maison de la culture d'Outremont

Pour cette deuxième marche, nous avons suivi le tracé du chapitre Le crépuscule du Personhood (tiré de mon livre Les prophéties de la Montagne), voyageant du ruisseau Provost jusqu’à Maple Grove, près de la tombe Molson. Nous y avons honoré les mots puissants de Bronwyn Chester dans Une île d'arbres sous la sapin argenté, oscillant constamment entre la poésie des épitaphes, celle des grands arbres et la nôtre.

Face à un arbre blessé, j'ai partagé une notion scientifique qui a résonné d'une manière profondément intime ce jour-là : la compartimentation. C'est le processus par lequel un arbre érige des murs (exactement quatre murs) pour bloquer la progression d'une blessure et construire du bois neuf par-dessus. L'arbre ne guérit pas, il compartimente.

Étant moi-même en pleine peine d'amour suite à une relation avec un homme qui s'est emmuré, j'ai choisi ce moment pour lire un extrait de mon prochain livre sur l'amour. Observer cet arbre troué à travers le prisme de ce texte poétique a créé une résonance unique avec le groupe.
Nous avons terminé ce parcours avec le conte L’étoile du jour de Jocelyn Sioui, dont la vérité profonde subsume le réalisme magique. Une récitation vibrante. Un pur ancrage.

3. Lachine : Les hommages citoyens et la convergence des Nations
En collaboration avec l'Entrepôt - Maison de la culture de Lachine
La dernière promenade s'est déployée le long des berges de Lachine. Ce jour-là, plusieurs ont lu à voix haute leurs propres hommages aux arbres au fil de la marche, entrelacés d'extraits de différents livres, dont mon Manifeste céleste. J'étais si heureuse de revoir des visages familiers, des participantes qui suivent mes ateliers d'écriture à Saint-Henri depuis maintenant deux ans. Par la beauté de leurs textes et la ferveur de leur lecture, ils ont grandement contribué à enchanter ce parcours.

Pour clore cette boucle, j'ai réinvité Uashteskun. C'était une évidence historique : les berges de Lachine, tout comme celles du Sud-Ouest, ont jadis accueilli, en 1701, les Nations qui venaient ici dans l’espoir d’une paix pour tous et toutes.

L'ancrage dans le territoire y était multidimensionnel, profond et singulier. Une journaliste a d'ailleurs partagé son expérience de cette marche dans un bel article paru dans Nouvelles d'ici.
Devenir sauvage : Horizon pour l'automne
Ces trois expériences pilotes ont solidifié une certitude : j’aime enseigner hors des institutions (même si j'apprécie grandement collaborer avec elles) et dehors, tout court. Dehors, le corps entier est sollicité, et c'est ce mouvement qui permet à l’esprit de s'ouvrir.
C’est pourquoi je prends une pause d’enseignement conventionnel pour l’automne. Mon espoir est de consacrer ce temps à développer davantage de projets de transmission multidimensionnels, là où le corps forme une alliance physique avec le territoire, et où l’esprit se libère enfin des murs institutionnels et des apprentissages abstraits.
Merci à toutes les personnes qui ont marché, écrit et écouté avec moi ce mois-ci. Merci aux Maisons de la culture pour l'accueil chaleureux.
On se retrouve bientôt, sous les branches!

