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L’emprise 🕷🕸 Récit d’une capture passive dans la soie des promesses

Il paraît que l’araignée est une créature solitaire, qu’elle défend son territoire et qu’elle fait preuve de cannibalisme. Même envers sa partenaire. Elle tisse doucement sa toile, seule, à partir de ses propres entrailles.


Elle se loge dans un cocon qu'elle a confectionné elle-même pour dormir, comme une minimaison un peu bancale quelque part dans sa toile, à l’abri des regards.


Sa toile est surtout un formidable dispositif de capture passive. Lorsqu’une proie s’y colle, l’araignée ressent cette vibration et la localise à une vitesse fulgurante. À ce moment, la proie est déjà toute engluée. Plus elle bouge pour se libérer, plus elle touche les fils, plus elle s’immobilise elle-même.


Elle s’enlise.


En quelques millisecondes, l’araignée fonce vers les secousses pour mordre sauvagement sa proie et lui injecter son venin, stoppant toute tentative de réaction. Pour les proies résistantes, comme moi, l’araignée les enveloppe longuement dans un beau fil de soie avant de leur inoculer subtilement son venin.


Il est si doux, ce cocon de soie. Je m’y suis abandonnée pendant des mois en me demandant si cet espace étrange fait de tant de promesses existait réellement. « Où suis-je? » que je me demandais parfois. Peu importe, c’est tellement bon.


Je ne voyais plus la toile, ni le chemin par lequel je m’étais retrouvée là. Je ne voyais que les projections sur la soie.  Ça ressemblait à un film de comédie romantique avec un happy end. Je connaissais le scénario par cœur. C’était rassurant. Mais inquiétant aussi. Puis c’est rapidement devenu étouffant.


Tu as de la difficulté avec l’intimité Pattie, me disait alors l’araignée.

Elle observait ma lutte à l’intérieur de son cocon avec tendresse. Elle me flattait longuement les cheveux de ses huit pattes fines et douces. Je m’apaisais à nouveau. « Je dois apprendre à me détendre quand je reçois de l'amour, voyons.», que je me disais avec le sentiment d'intrusion.


Quand l’araignée me quittait pour plusieurs jours et que personne n’était là pour entretenir le cocon de soie, j’entrevoyais la toile au travers les fils qui s’abîmaient.


Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens comme contrôlée.

L’araignée s’est mise en colère, puis elle a rapidement créé une porte dans le cocon pour me révéler ma liberté : sa toile me sera partagée. Elle était belle, magistrale. Ça flattait beaucoup l’araignée qui n’avait pas l’habitude qu’on la complimente ainsi sur son œuvre trop souvent invisible à l’œil non attentif. Il y avait des déchirures un peu partout, mais j’allais pouvoir contribuer à sa réparation, à son tissage : tout était possible.


Cette araignée n’avait ni la fibre communautaire, ni la fibre créatrice. Moi, je les avais toutes les deux. Je ne savais pas encore que mes fibres ne l’intéressaient que pour raffiner son propre piège. Alors je filais avec elle de tout mon cœur, avec mon énergie, mon intégrité.


Peut-être que je le savais, au fond de moi, mais en tant que cocréatrice de la grande toile, je ne risquais pas d’être dévorée, puis d’être éjectée. Il n’y avait pas de place plus sécuritaire pour moi que dans la toile de cette araignée qui jetait son venin sur tout le monde sauf sur moi. Petit à petit, tout ce qui se trouvait à l’extérieur de la toile m’apparaissait hostile.


Oui, nous tisserons ensemble, Pattie. Nous ferons de grandes choses ici. Juste nous deux. Laisse faire les autres : ils ne savent pas tisser.

L’araignée ne mange pas franchement sa proie : elle injecte doucement ses sucs gastriques. Petit à petit, la proie se dissout à l’intérieur même de sa carapace jusqu’à devenir une soupe. Elle perd des forces, dort tout le temps, devient malade, étrangement étourdie. Elle ne se peigne même plus les cheveux. Elle ne sait pas que c’est parce qu’elle est déjà à moitié digérée. Après tout, l’araignée ne l’a pas croquée. Elle ne la croquera jamais, d’ailleurs. Elle sortira plutôt subtilement son estomac-aspirateur et commencera l’aspiration de l’intérieur de sa proie.


De plus en plus léthargique aux côtés de l'araignée, un soupçon d’agitation s’éveillait en moi quand elle cessait de m’aspirer :


Pourquoi ces retraits silencieux de plusieurs jours? Ça me fait de la peine.

J’ai appris que l’araignée s’assurait d’avoir toujours du stock dans la toile avant la fin de son repas. Elle peut tout à fait abandonner une proie en cours de consommation pour aller en chercher une autre ou enchaîner les captures avant même d’avoir commencé à manger. Dès que l’araignée sent une vibration sur sa toile, son attention est détournée. Elle ne peut pas y résister. Sa priorité sera toujours d’aller neutraliser la nouvelle proie, encore toute fraîche, elle.


Je m’agitais parce que je ressentais la vibration d’une autre proie sur notre toile. Je dis « notre » toile, parce que je pensais bien que mon araignée me l’avait partagée et qu’il existait un nous. Après tout, la toile, c’était ma liberté.


Mais ça vibre, là-bas, qu’est-ce que c’est?

L’araignée me disait qu’il n’y avait absolument rien, voyons! Aucune vibration de près ou de loin. C’est elle qui connaissait le mieux sa douce toile. Dans mon corps, je ressentais pourtant la toile qui oscillait de plus en plus fort. J'étais rendue si loin du sol et je ne voulais pas tomber. L’araignée qui m’avait offert ce nouveau plancher était la seule à pouvoir le raccommoder : je me réfugiais dans ses bras et elle m’enroulait dans ses fils de soie.


Tu ne tomberas pas si tu restes avec moi, je t’assure qu’il n’y a rien qui vibre là-bas. Je t'aime et je serai toujours là pour toi.

Je suis restée dans l’oscillation pendant trois mois, à écouter l’araignée pour m’apaiser. Mais rien à faire, la secousse revenait toujours. Pour une vieille proie de huit mois, j’étais bien trop agitée. L’araignée, à bout de souffle, n’arrivait pas à me neutraliser. Le verdict est tombé : avec moi, elle ne pourrait jamais être rassasiée.


Tu n’es pas assez douce, Pattie, disait l’araignée. J’ai besoin de douceur, je crée des cocons de soie, moi. Si je te quitte, c’est pour ma santé mentale.

Ma pauvre araignée. Je suis désolée, je ne sais pas ce que j'ai…

Puis l’agitation est revenue dans mon ventre :

Il y a quelqu’un d’autre?
Non, voyons, Pattie. Je suis complètement vidé. Je dois me reconstruire de cette relation qui m’a détruit, m’a répondu l’araignée.

Je me suis effondrée devant l’araignée. Elle a pris soin de moi durant deux jours. Elle me garderait toujours une place dans sa toile, c’était promis, parce que j’étais spéciale pour elle, « vraiment très spéciale ». Elle m’a conduite jusqu’à mon cocon qu’elle m’avait aidée à construire. N’était-elle pas gentille, l’araignée, de m’avoir aidée à faire un magnifique balcon autour de mon cocon? N’était-elle pas généreuse?


On ne sait jamais, peut-être que je reviendrai, Pattie. Laisse passer l’été.

La carapace à moitié vide, dans mon cocon de soie écorché, la confusion habitait chacune de mes pensées. L’été était ce moment où tout ce dont nos tissages communs devaient enfin se réaliser. Durant des semaines, en regardant les soies se décomposer, je me disais qu’on avait peut-être tout gâché avec l’araignée. Je parle de moi et de mon anxiété. Mais depuis quand étais-je anxieuse déjà?


Je ne t’ai jamais connue ni anxieuse, ni insécure, me dit le père de mes enfants avec qui j'ai partagé 15 ans de ma vie. Qu'est-ce qu'elle te fait, cette araignée?

Puis, me libérant petit à petit des fils de l'araignée, retissant les liens que j'avais négligés, mes pieds ont touché terre. Je ne suis même pas tombée! La clarté est arrivée quelques jours plus tard par le chemin de la sororité :

Depuis au moins trois mois qu’une fille de la Baie-des-Chaleurs raconte fréquenter cette araignée. Ils sont d’ailleurs ensemble en voyage au Saguenay en ce moment. Pattie, vraiment désolée de t’annoncer ça, on te connaît à travers ton travail d'écrivaine, et on te respecte trop pour ne pas te le dire.

Les araignées se défont rapidement des carapaces vides pour éviter que cela signale le danger aux autres. Certaines d’entre elles se débarrassent des carcasses en sectionnant les fils autour d’elles pour qu’elles tombent hors de la toile. D’autres araignées les collectionnent et s’en servent comme camouflage pour ne pas être démasquées.


Je pense que mon araignée cherchait d’abord à se camoufler puisqu’elle voulait tellement mon amitié. Elle aurait pu dire : « Regardez, elle reste! Ce n’est pas une proie. Venez, vous êtes en sécurité avec moi ». Mais face à mon silence total, elle a déjà commencé à sectionner les fils autour de moi :


Pattie n’était pas heureuse à Montréal. Elle s’accrochait tellement à moi pour se sortir de là, qu’elle racontait à mon sujet.

L’araignée est convaincante. C'est que durant toute son existence, au lieu d'apprendre à tisser de véritables liens, elle a développé une expertise dans le tramage de mirages.


D’anciennes carapaces à moitié vides m’ont confié leur passage dévastateur dans la toile-mirage de cette même araignée. Elles se sont toutes enfuies par crainte d’être encore plus engluées.


Tu devrais aviser la nouvelle proie, Pattie.

Non. Je sais trop bien qu’une main tendue à une proie à travers le cocon de soie de l’araignée ressemble plus à une menace de nous arracher ce que l’on a de plus vrai, de plus précieux, de plus beau. Cela ressemble à mourir.


Mais si celle dont j’ai senti les secousses dans la toile lit ce texte un jour et qu'elle s'arme de sororité, peut-être qu'elle viendra vers moi. Je serai là. Parce que je sais que la sororité est la seule fibre assez solide pour nous tirer hors du mirage et nous libérer des échos infernaux de sa dissonance.



Les derniers mois, quand j’allais dans ma yourte, que je m’assoyais sous le dôme, et que je m’enlisais dans une dissonance ahurissante, une toute petite araignée descendait spontanément à hauteur de mon visage sur son fil de soie. Elle était si cute que je n’osais même pas la mettre dehors. Juste sa présence m’apaisait. J’ai décidé qu’on allait cohabiter. Je lui demandais chaque fois intérieurement : « Mais quel est ton message? Que cherches-tu à me dire? » Je regardais son long fil, puis sa grande toile. Cette semaine, alors qu’elle est restée longtemps suspendue à la hauteur de mes yeux, j’ai tout compris. Et j’ai écrit ceci.


Elle n’est jamais redescendue. Moi non plus.

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