Déposer ses diplômes pour toucher aux arbres
- Pattie O'Green

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture

Des fois, je me prends pour une grande sage. Une genre de prêtresse du « soin du vivant », drapée dans le silence de la forêt gaspésienne (qui ne ressemble pas au silence en ce moment puisque les Ski-Doos s’en donnent à cœur joie), écoutant pousser la mousse (sur mes tapis urbains que j’ai pas le temps de nettoyer) et méditant sur la réparation du monde entre deux postures de Yin Yoga (dans lesquelles je m’étire trop par souci de performer).
Ma réalité, ça ressemble vraiment au coffre de mon char en ce moment, ou plutôt hier, parce que j’ai fait un petit ménage hier soir pour y accueillir une amie qui voyage avec moi demain. C’est un écosystème complexe et terrifiant où cohabitent, dans un chaos fertile (littéralement fertile: il y a de la terre), des livres universitaires, une pelle encore pleine de terre de mon automne en Gaspésie, trois sacs de compost à moitié éventrés et ma collection d’élastiques à cheveux et de pelures de banane noires dans les porte-breuvages. Je ne sais pas si les grandes sages du vivant entretiennent ainsi leur habitacle, mais, en tout cas, moi oui.
L’autre jour, j’ai réalisé que je n’avais pas arrosé mon cactus depuis des semaines. Évidemment, il ne fleurira sans doute jamais dans ce lieu qui n’a rien à voir avec celui de son origine. Ce lieu auquel on l’a cruellement arraché (c’était pour faire du drame, il a probablement émergé en serre avant d’atterrir chez Home Depot). Le pauvre s’étiolait, caché derrière une pile de livres sur la foresterie et la conception de sentiers. J’étais tellement occupée à étudier la résilience du vivant que j'en oubliais de le soigner, lui et mon pothos qui riait de plus en plus jaunes de mes maudits paradoxes; mon pothos qui règne tout en haut de ma bibliothèque où les livres ne respirent plus pantoute.
Et puis, récemment, il y a eu la question des noms. Entre Paule Mackrous l'universitaire au mille et un titres, et Pattie O’Green, l'écrivaine et l’artiste qui est passé de funky à méditative en changeant de maison d'édition, je commençais déjà à avoir besoin de baliser mes propres sentiers pour me retrouver. Alors quand on a commencé à m’appeler « Cœur d’épinette » sur mes contrats l'année passée, j'ai capoté. Un troisième nom? Une autre identité?
Alors, je clarifie ça ici aujourd'hui, ça fait partie du ménage du coffre de mon char d'hier soir : Cœur d’épinette, ce n'est pas moi. C’est le lieu. C’est mon refuge de création. C'est l'espace où j'essaie d'arrimer ces facettes de moi qui ne s'entendent pas toujours super bien.
Parce que la vérité, c'est que ça peut être épuisant. Mon ego veut toujours dérouler la liste de mes trop nombreux diplômes pour prouver que je suis "sérieuse", alors que mon âme et mon corps veulent simplement s'apaiser dans le présent et se connecter au vivant. Mais le vivant, je veux dire celui qui donne des contrats, demande des preuves, des reconnaissances, des accréditations. On veut des certificats pour avoir le droit de prendre soin des arbres, sans quoi on nous range avec les tree huggers échappé-es d’un poster de 1967 « avec des fleurs d’in ch’veux, fallait tu être niaiseux-ses ».
À force d’énumérer, à bout souffle, mes compétences, je m’étiole, moi aussi, comme mon cactus qui n’en n’à rien à faire du CV académique; ce fameux CV dont je m’étais pourtant promis de ne plus jamais me soucier après avoir émergé d'un doctorat en sémiologie. Après avoir plongé dans les aralies (j'adore cette plante indigène). J'en ressors avec l'irritation de la constante protection : les épines.
Mais si elles protègent, ces épines, elles m’ont apprises à revenir au cœur (c'est bell hooks qui disaient qu'elle était aller vers la théorie universitaire pour guérir). Je ne parle pas du cœur romantique qu’on grave sur les arbres avec nos initiales en scrappant le phloème, mais du cœur d'épinette : dense, résineux, un peu aride, mais qui sait protéger ce qui tente d'éclore.
J’apprends à revenir au cœur. Ce sanctuaire numérique qu'est Cœur d'épinette (en plein chantier) est ma tentative de ranger le coffre de mon char (hybride, pour avoir l’air inoffensive) : un effort pour mettre les livres et la terre au même niveau. C’est ma manière de façonner un monde où l’on célèbre enfin l'entièreté de nos vies. Un monde où l’on peut analyser les signes du vivant avec un doctorat dans les bottes tout en acceptant que ce vivant, lui, s’exprime parfois par une pelure de banane en décomposition dans le porte-breuvage d’un char qui, comme tous les autres chars ayant le potentiel de m’amener au cœur de la forêt que j’aime tant, pollue.
Bienvenue dans le refuge. Vous pouvez d’ailleurs en profiter pour déposer vos propres diplômes à l'entrée, ou les complexes liés à leur absence. Ici, on s'occupe de ce qui n'arrête jamais de pousser.
Pattie ✍️ 🌱🌵
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