Nommer le paysage : Quand la sémiologie rencontre le territoire... du futur parc national de la Côte-de-Charlevoix
- Paule Mackrous
- il y a 4 minutes
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On me demande souvent ce que fait concrètement une sémiologue (à part écrire des livres trop chargés), car ce n’est pas un métier que l’on voit souvent passés dans les offres d’emploi, disons! Sémiologue du territoire est une expertise que j’ai dû inventer avec mon lab Cœur d'épinette pour répondre à un besoin criant de notre époque : le besoin de sens. À l’heure où on place la justice environnementale et la transition socio-écologique au cœur de nos réflexions, on ne peut plus se contenter de gérer des ressources ou des infrastructures. On ne peut plus se cacher derrière la sacro-sainte biodiversité non plus (lire Virginie Maris pour comprendre que cette notion n'a rien d'univoque ou d'objectif). on doit réapprendre à habiter le monde. Pour réintégrer l’humain dans l’écosystème, il est impératif de comprendre les liens invisibles (symboliques, poétiques, affectifs et mémoriels) qui nous unissent au territoire.

En plus de la mettre cette approche en œuvre dans mon enseignement universitaire en justice environnementale et dans diverses formations offertes par Cœur d'épinette, j’ai eu l’immense privilège de la mettre au service de la création du futur parc national de la Côte-de-Charlevoix. J'ai été invitée par l'organisme Humain Humain à me joindre à leur équipe à titre de consultante pour réaliser l'étude ethnographique de ce territoire. Ce mandat s'inscrit directement dans les réflexions et les interventions que mène mon laboratoire, Cœur d’épinette.Travailler avec l’anthropologue Méralie Murray-Hall a été une révélation : son travail exceptionnel de proximité crée le terreau fertile indispensable pour qu'une analyse comme la mienne puisse prendre racine. En collaboration avec la firme Arpent, dont le professionnalisme exemplaire a structuré le projet avec une rigueur remarquable, j'ai pu apporter cette couche de lecture supplémentaire au décodage du langage du territoire.

Mon rôle consistait à utiliser l’analyse sémiotique pour comprendre comment le sens est produit et interprété par les communautés locales. En recevant les récits des participant-es, j’ai pu aller au-delà des simples opinions pour toucher à l’essence de ce que ce paysage représente pour ses habitant-es. Ce travail a permis de faire émerger une vision commune et d’élaborer une toponymie organique, où les noms des lieux ne sont pas imposés d’en haut, mais émanent de la vérité du terrain.

L'importance de cette démarche réside dans la conviction profonde que la connexion au territoire est une valeur essentielle qui ne peut se limiter à la seule protection de la biodiversité. Pour qu'un écosystème soit réellement vivant, il doit inclure la diversité des significations que les humains y ont tissées. On ne peut séparer l'un de l'autre sans que l'un des deux n'écope : une nature sans récit devient un décor muet ou une ressource utile, et un récit dépourvu de sa terre d'appartenance devient une abstraction qu'on oublie.
Dès que l'on tente d'imposer une signification unique à un milieu naturel, on l'appauvrit irrémédiablement. Dans une perspective de justice environnementale, la sémiologie contribue à ce que les projets de préservation ne soient pas des structures administratives rigides, mais des espaces de cohabitation où la richesse symbolique est aussi protégée que la richesse biologique. Je suis heureuse de voir cette expertise intégrée dans le rapport du Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. C'est par ici ⬇️