Le monde comme un refuge : "Bunker à ciel ouvert" de Major Moran au Théâtre Outremont
- Pattie O'Green

- il y a 6 heures
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Vendredi dernier, je suis allée au Théâtre Outremont avec une amie pour voir le spectacle de Major Moran (Catherine Major et Jeff Moran). Ce que j’y ai vécu dépasse le cadre d’un simple show : on dirait que j’ai été témoin d’une écologie de l’amour et de la création...
Le spectacle met en scène leur album duo Bunker à ciel ouvert. Au fil des chansons, on comprend que ce fameux "bunker » n’est pas un lieu de survalistes paranos, mais un espace à la fois physique et nourricier (en Estrie) et un terreau invisible (l’amour entre eux) où ils s’enracinent, où ils vivent et créent avec leurs quatre enfants. Contrairement au bunker qui se mure ou qui se terre, le leur est « à ciel ouvert ». Il ne cherche pas à occulter les secousses du monde, comme en témoigne leur chanson sur la Palestine (Les Canons des maboules), par exemple, mais offre plutôt un espace pour les recevoir.
Parmi les moments de grâce, il y a eu la chanson Béatrice. Lorsqu’ils ont annoncé que cette chanson était dédiée à la fille de leurs ami-es, décédée trop tôt à 17 ans, je me suis préparée à une genre de plainte lente, à une mélodie lancinante. Mais pour cette jeune femme, Major Moran ont choisi la vie! Ils ont livré cette chanson au rythme effréné : une course folle où l’on ressent toute la frénésie de l’adolescence, cette urgence d'une jeunesse qui n'a pas pu être vécue. C’est un vertige où tout se résume à l’essentiel :
« Y’a l’amour / Y’a le vent / Rien d’autre à l’agenda. ».
On y capte tout l’amour que le couple porte à Béatrice et on y reçoit en plein cœur ce mélange intense de douleur et de joie.
Le spectacle s’est conclu par un moment d’une intimité magistrale : leurs enfants sont montés sur scène pour chanter avec eux. À cet instant précis, le bunker à ciel ouvert s’était déplacé jusqu'à nous. On pouvait presque toucher du doigt l'amour et la création qui y circulent.
Officieusement, le spectacle s'est terminé autrement. On a eu le privilège d'entendre la magnifique chanson Nunavut une deuxième fois, en raison d'un tournage : "vous pouvez partir si vous voulez" a lancé Catherine Major. On est toustes resté-es. Loin d'être une répétition technique, la seconde interprétation était d'une émotion encore plus profonde, comme si la signification des mots s'y était approfondi davantage. Enfin, c’est dans cette répétition que j’ai pu mesurer tout le talent des deux interprètes.
J'étais heureuse que cette chanson revienne à la toute fin du spectacle, car, à mon sens, elle représente la plus belle des finales. Elle parle de ce moment et de ce lieu où le couple pourraient se rejoindre après la mort, où l'un attend l'autre au sémaphore. Souvent, à deux, on répète le quotidien, on se remémore le passé, puis on imagine le futur. Mais on oublie ce possible après, lorsque le corps sera libéré des douleurs et des lourdeurs : une réunion paisible et belle et éternelle... ♥️
Je suis ressortie de là avec une certitude : créer un abri pour les siens ne signifie pas se refermer sur le monde, mais construire quelque chose d’assez vibrant et ouvert pour pouvoir y cultiver suffisamment de lumière afin de le transformer un peu, ce monde.
un sanctuaire/un bunker à ciel ouvert/dans la lumière

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