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La trame invisible du nous

  • Photo du rédacteur: Pattie O'Green
    Pattie O'Green
  • il y a 2 heures
  • 4 min de lecture

"Guérir son propre rythme, c’est déjà commencer à soigner cette trame du monde."


Regarder le fleuve se figer pour mieux comprendre ce qui, en nous, refuse de s'éteindre. La Martre, hiver 2026.
Regarder le fleuve se figer pour mieux comprendre ce qui, en nous, refuse de s'éteindre. La Martre, hiver 2026.

Je ressens parfois que la trame du monde est trop tendue, que le stress n’est pas seulement une réponse individuelle, mais comme de l’air que l’on respire collectivement. C’est peut-être pourquoi, parfois, je refuse de respirer en chœur, je ne veux pas me lier à cette trame qui épuise le stock de mon enthousiasme. Je retourne vers mon pouvoir intime que je ne perçois plus comme une fuite, mais comme un acte politique nécessaire. En même temps que de lutter pour la justice à l’extérieur, comme pour la redessiner « de la bonne manière », il me faut soigner la vibration de mes propres racines.


Bien que les limites structurelles soient bien réelles et que les iniquités soient sans contredit systémiques (tout comme le stress qui en découle), je ne crois pas que des changements de fond et permanents soient possibles dans la rencontre de nos systèmes nerveux désorganisé. Ça peut sembler un cercle vicieux, mais je reste convaincue de la nécessité d’une guérison individuelle, même si la véritable libération ne peut être que collective. La vibration d’un système nerveux est contagieuse, je l’observe quotidiennement dans le miroir de mes enfants…


J’observe que le changement social repose sur un équilibre fragile, une sorte de porosité entre l’intérieur et l’extérieur, la structure et l’individu, l’intime et le politique. Au fond, ces dichotomies sont purement conceptuelles. Si elles permettent de comprendre certains phénomènes sans braqués le projecteur sur des responsabilités uniquement individuelles, maintenir une hiérarchie entre ces pôles ne fait que renforcer l’illusion qui nous sépare du vivant. C’est une fracture qui affaiblit la trame du monde, car la tension est toujours un affaiblissement. Je me dit que, guérir son propre rythme, c’est déjà commencer à soigner cette trame du monde.


Cette fragmentation entre la structure et le pouvoir d’agir intime m’évoque les dichotomies patriarcales analysées par Carole Gilligan (raison/émotion, esprit/corps, autonomie/relation, culture/nature, justice/care). Les premiers pôles sont érigés, par la socialisation et le développement moral, en idéaux masculins, alors que les seconds sont relégués à un féminin jugé moralement inférieur.

 

Gilligan nous rappellent combien ces scissions sont délétères. Elles nous sont transmises pour adapter notre développement moral aux exigences de la société. D'un point de vue neurologique, ces mêmes dichotomies ne sont possibles que dans le cerveau d’une personne traumatisée. C'est ce qui permet à la philosophe et psychologue d’affirmer que le traumatisme est une condition d’existence de notre civilisation. Ouch!

 

En ce sens, la voix différente dont parle Gilligan ne doit pas être confondue avec une voix « féminine » qui porterait l’exclusivité de l’émotion ou du relationnel. Ce serait là, à mon sens, une lecture superficielle de sa théorie qui empêche de voir le véritable pouvoir d’agir intime. Cette voix différente, c’est celle qui refuse la séparation, qui y résiste de manière incarnée. C’est une voix unifiée, singulière, lucide et, fondamentalement, guérisseuse. Pour moi, elle est le refus viscéral de sacrifier la paix intérieure un seul instant pour la lutte contre une structure. Plus encore, elle incarne l’absence de fracture entre les deux et, donc, le retour des possibles.

 

Je n’ai trouvé aucune justice à mes traumas en entretenant mon système nerveux désorganisé. Au contraire, ils ont gagné haut-la-main contre la tension de ma résistance. Ce que j'ai pris pour une libération n'était qu'un transfert. L’agresseur était devenu une structure contre laquelle je devais me battre coûte que coûte, adoptant une paralysie empathique pour les plus affligé-es que moi et avec laquelle j'opprimais mon bien-être, je valorisais ma condition financière difficile et, surtout, j'amoindrissais l’importance de cultiver ma joie créative.

 

L'enjeu est que la recherche d’une justice qui est enfermée dans des dichotomies illusoires s’autorise à être dépourvue de soin. Je choisis donc aujourd’hui une justice qui n’est pas uniquement structurelle, mais qui porte en elle d’abord et avant tout, le soin (care), car c’est par lui que se tisse la véritable justice. Puisque ce soin n'est pas si simple à accueillir pour ceux et celles qui en ont le plus de besoin (j'ai risqué le burnout plus d'une fois), je le porte aux lieux que j'habite, que je cultive, que je traverse.

 

Les lieux ne sont jamais neutres. Ils possèdent tous, pour qui sait y prêter attention, une intention et, par là-même, un pouvoir plus vibrant que celui de la structure sociale qui se contente d’une reproduction. C’est pourquoi j’ai choisi, dans mon propre parcours d’écrivaine, de forestière, d’horticultrice et d’enseignante, de prendre soin des lieux qui m’accueillent, qu’ils soient naturels, institutionnels ou matériels. Augmenter la vibration d’un lieu, c’est parier sur une transformation qui dépasse la résistance. Parce que mes résistances, quand elles sont portées par la tension intérieure, ne font souvent que consolider la désorganisation de mon système nerveux et, par miroir, celle des autres.

 

Notre corps est aussi un lieu extraordinaire, celui par lequel on tisse le monde. Dans cette vision du monde que je porte, la spiritualité n’a rien d’une pratique isolée des conditions matérielles de l'existence. Le yoga, auquel je me dévoue avec constance et profondeur, commence précisément là où le tapis s’arrête : au moment où le soi, ancré dans une paix profonde, commence à tisser des liens avec les autres et avec les lieux. La paix n’est pas une absence d’action, elle est l’énergie à partir de laquelle nous réenchantons la structure… Par le pouvoir du lieu!

 

Habiter le monde ne se fait pas contre une structure, mais à partir d’une présence, aussi bien intime que collective, qui la déborde. En soignant la vibration de nos lieux et la clarté de nos voix intérieures, on cesse de nourrir l’illusion de la fracture. Et peut-être, peut-être, PEUT-ÊTRE qu’ainsi, on esquisse tranquillement une justice incarnée qui accueille et honore toutes les singularités.


Pattie :-)

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